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Moi directeur de course…

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La direction de course est un peu le Fort Knox d’un meeting. Pour y pénétrer, il faut montrer patte blanche. Après les 52 minutes de neutralisation du départ des 24 Heures du Mans contestées par beaucoup, nous avons voulu en savoir plus sur ce Fort Knox. Le Circuit Paul Ricard, la Blancpain GT Series, Alain Adam (directeur de course du meeting) et ses assistants ont accepté notre présence en direction de course.

Pièce sombre, ambiance pesante où on entendrait une mouche voler, une dizaine de personnes en plein travail à contrôler des écrans. Le ton est donné. Pourtant, on se croirait comme à la maison avec des sièges et des écrans. Manque juste la bière. Vu que tout le monde s’improvise sélectionneur d’une équipe de football, tout le monde doit pouvoir être directeur de course. Si vous croyez cela, alors il faut arrêter tout de suite…

On s’est dit que pour perdre notre virginité, une course de Blancpain GT Sports Club serait suffisante avec 29 concurrents en piste. Il faut déjà s’assurer que tous les concurrents partent en piste au bon moment, que la voie des stands soit dégagée, que les membres d’équipes quittent la grille en temps et en heure. C’est ensuite que les choses s’accélèrent avec un rythme cardiaque qui monte au moment de lâcher les GT après avoir contrôlé une dernière fois que le plateau était suffisamment compact. Tout se passe sans encombre et tout le monde part pour 20 minutes même si trois pilotes coupent une chicane.

On se dit que le plus dur est fait mais peu de temps après deux Ferrari de la même équipe s’accrochent. Et là tout s’accélère… Les deux GT3 restent immobilisées sur la piste, les autres pilotes poursuivent leur route. La décision doit être rapide et proportionnée à la situation.

En quelques secondes, Alain Adam et son équipe sortent le Full Course Yellow, convoquent le team manager de l’équipe, revisionnent les images au ralenti pour donner une pénalité, évacuent les autos accidentées. Laurent Voogt, directeur de course adjoint, et Patrice Goueslard, race adviser, passent au crible les images au ralenti. Le team manager arrive en direction de course pour s’excuser de la bévue d’un de ses pilotes. Tout rentre dans l’ordre sachant qu’il a fallu pénaliser dans le même temps les trois pilotes qui avaient court-circuité la chicane plus tôt dans la course. L’équipe Blancpain GT Series est assistée par un directeur de course local, un responsable des images, sans oublier une relation permanente avec les commissaires présents en bord de piste. Le reste de la course sera nettement plus calme.

Plutôt que de quitter cette équipe d’une dizaine de personnes, on s’est dit qu’on devait rester pour la course suivante où 47 Lamborghini Huracan Super Trofeo allaient en découdre. Que ce soit pour 10 ou 50 autos, la procédure reste la même tout comme la vigilance. Là aussi, on assiste à un départ très propre mais quelques secondes plus tard des petits malins coupent une chicane. En quelques secondes, il faut isoler les fautifs afin de les pénaliser. Dans un championnat monotype où les livrées se ressemblent, il faut bien s’assurer de pénaliser les bons pilotes. Quelques minutes plus tard, une Huracan est bloquée hors trajectoire. Décision est prise d’envoyer un quad sur zone pour tirer l’auto hors de la piste. Le Circuit Paul Ricard est équipé de quads pour tracter une auto rapidement afin de la mettre en sécurité, ce qui permet de ne pas ralentir les concurrents. Dans la foulée, une auto perd un rétroviseur dans un contact impliquant plusieurs autos. Le message est passé aux commissaires de s’assurer que le rétroviseur n’est pas sur la piste.

Il faut contrôler les écrans sans en perdre une miette. C’est une toute autre vision de la course car l’objectif n’est pas de suivre le classement. Officier en direction de course n’est pas une mince affaire qui peut être prise à la légère. Sur une course comme les 24 Heures de Spa, il faut contrôler les temps de conduite des pilotes, les ravitaillements, les excès de vitesse dans les stands, les messages des équipes via une messagerie interne, infliger les pénalités, s’assurer qu’elles ont bien été exécutées, etc… L’année passée, 180 pénalités ont été distribuées.

Pour en revenir aux 24 Heures du Mans, fallait-il lancer la course deux ou trois tours plus tôt ? Peut-être, peut-être pas… On parle de deux tours sur les 384 couverts durant l’épreuve par la Porsche victorieuse. Oui la télévision était en direct au départ, oui le public était surchauffé. Le directeur de course a pris une décision (bonne ou pas) en son âme et conscience. A une époque où la télévision prime sur tout, la décision a été prise d’attendre pour lâcher les pilotes sur un circuit long de 13 km. Chacun a son avis sur le sujet… N’oublions pas que le directeur de course est pénalement responsable en cas de problème grave. C’est lui qui rendra des comptes devant la justice.

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Si on avait lancé les pilotes et que plusieurs des favoris s’étaient accrochés, on aurait crié au scandale. Il ne faut surtout pas avoir la mémoire courte. 24 Heures du Mans 2013 : une pluie fine rend les conditions difficiles. Un pilote sort large avant de perdre le contrôle de sa monture. La suite, on la connaît. On peut sourire quand on voit des commissaires essayer de sécher les vibreurs sauf que quelques heures plus tôt, durant le warm up, une LM P2 est partie dans les pneus après avoir passé deux roues sur un vibreur encore humide.

Un directeur de course ne fera jamais l’unanimité mais c’est pourtant lui qui régule la course et qui doit s’assurer que tout se passe bien.

On peut pousser la discussion bien plus loin. Il faut se poser la question de savoir pourquoi les prototypes actuels ont de plus en plus de mal à rouler sous l’eau, le pneu Michelin Hybride LM P1 n’étant utilisable que sur une piste séchante. La sécurité prime mais on ne va pas arrêter une course dès que des gouttes d’eau arrivent. A discuter avec d’anciens pilotes, l’avis est unanime. “Personne ne se posait la question de savoir s’il fallait arrêter une course ou pas” nous a confié un ancien vainqueur des 24 Heures du Mans. “La seule question à se poser était de savoir comment rester sur la piste. On y allait et on faisait pour le mieux sans réfléchir aux conséquences. Des fois ça passait, des fois ça ne passait pas. De nos jours, la sécurité active prime. Les temps changent et je ne pense pas que l’on puisse s’en plaindre. De mon temps, on pouvait rouler à 180 km/h sur autoroute sans être considéré comme un criminel. On doit respecter la décision d’un directeur de course, qu’elle soit bonne ou pas. Sans cela, c’est la porte ouverte à tout. C’est lui qui résiste aux pressions extérieures et je ne pense pas que l’exercice soit facile.” Le souci avec le départ des 24 Heures du Mans retardé est que l’on a lancé des pilotes équipés de pneus pluie sur une piste quasiment sèche.

Certains de mes collègues criaient au scandale lorsque la séance d’essais du jeudi soir a été interrompue à cause de la pluie. Il a suffi que l’expérimenté Yannick Dalmas, par ailleurs quadruple vainqueur des 24 Heures du Mans, ne parte en séance de drift improvisée pour que les gueulards se taisent.

Alors que faut-il faire ? Être certain que tout est réuni pour avoir une course la plus ‘safe’ possible ou précipiter les choses. Je le répète, je n’ai pas la réponse. Moi, assis devant mon écran d’ordinateur en salle de presse, je ne sais pas s’il fallait lancer les concurrents deux ou trois tours plus tôt. En revanche, je sais juste que l’on retient bien plus l’arrivée de cette 84ème édition que le départ.

Si on doit parler de sécurité, on doit se poser la question de savoir si c’est bien sécuritaire de laisser partir deux gentlemen alors qu’un troisième pilote (huit participations) était prêt après avoir pris part à la Journée Test. Il va aussi falloir se pencher sur le problème des nouveaux pare-brises teintés (iridium) qui ont tendance à changer la perception des couleurs, ce qui a une incidence sur les feux en bord de piste.

Un directeur de course a certainement autant d’adrénaline qu’un pilote car comme celui qui est derrière le volant, les décisions prises peuvent être lourdes de conséquences. Ce que je sais avec certitude, c’est qu’aussi bien les pilotes que les directeurs de course, vous avez mon plus profond respect pour tout ce que vous faites…

Merci à Alain Adam, Joël Do Vale, Marc Janssen et Laurent Voogt d’avoir éclairé ma lanterne sur un sujet aussi compliqué.

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