Après avoir parlé de la médiatisation des séries, venons-en au concret avec une réflexion plus approfondie. Vous l’aurez bien compris, il n’est pas évident pour un novice de s’intéresser au monde des GT et des protos. La monoplace a réussi à canaliser ses séries (quoi que), mais pas forcément l’Endurance. On ne compte plus les séries, les variations de règlement selon les championnats, les subtilités, les changements de réglementation en cours de saison, les autos accpetées dans certaines courses et pas dans d’autres, les épreuves d’une heure, de deux heures, de six heures, etc. Comment cela se traduit ? Voici quelques exemples…
Vous avez dit complexité ?
- Une Aston Martin peut être engagée en GT1, GT2, GT3 et GT4. Pour nous, ça ne pose pas de problème, mais quand les autos roulent sur les mêmes meetings, cela n’est pas forcément compréhensible pour les novices.
- Allez comprendre que l’an prochain un classement “Constructeurs” sera décerné en Championnat du Monde GT1 alors que ces mêmes constructeurs sont interdits (à titre officiel) par le promoteur.
- Vous disputez deux courses du même format en World Championship GT1 mais seuls les trois premiers marquent des points dans la Course Qualificative.
- Une BMW M3 roule en GT2 dans les séries Le Mans mais en G2 aux 24 Heures de Spa. Et sa configuration “GT2″ n’est pas identique en ALMS et en Le Mans Series, deux séries pourtant badgées Le Mans.
- Un barème de points incompréhensible en Le Mans Series : 15-13-11-9-8-7-6-5-4-3-2-1, avec en prime un point pour la pole, deux si le moteur de l’auto n’a pas été changé, un si il a été changé une seule fois et aucun si il a été changé à deux reprises.
- Toujours dans la série Le Mans, le classement Teams laisse apparaître les deux autos séparément. OAK Racing est 3ème avec la n°24 et 4ème avec la n°35. Pourtant c’est la même entité. Idem en GT2 avec Felbermayr et AF Corse qui monopilsaient cinq des six premières places avant la finale.
- S’il est une auto qui a fait couler beaucoup d’encre, c’est bien la Maserati MC12. Interdite au Mans depuis son entrée en piste, elle était éligible cette année. Pourtant, même châssis, même auto, même équipe.
- Autre vaste sujet : la catégorisation des pilotes. Le système a montré ses limites avec des pilotes qui cherchent à se faire “dégrader” pour avoir un équipage compétitif. Un Stéphane Ortelli peut rouler sans problème en Championnat de France GT3, mais pas en Championnat d’Europe GT3 !
- L’an prochain, on aura en Le Mans Series une mixité de prototypes avec des réglementations différentes et des équivalences qui vont à coup sûr arracher les cheveux des législateurs.
- En 2011, une Coupe d’Europe GT2 devrait voir le jour mais des G2, GT3 et GT4 pourront y rouler. N’oublions pas non plus l’International GT Open où seront présentes quasiment les mêmes autos.
- Les courses de plus de une heure ne sont pas vendables pour la télévision dixit Stéphane Ratel. Pourtant, la Coupe d’Europe GT2 2011 aura droit à des manches de trois heures, soit le format des anciennes manches FIA-GT, réputé soit disant invendable. On ne comprend pas tout !
Ce ne sont que quelques exemples auxquels nous n’apporterons pas la réponse. Le but est tout simplement de dire que rien n’est fait pour faciliter l’attrait des séries pour un novice. Même pour quelqu’un qui suit, il est parfois compliqué de s’y retrouver. A l’heure actuelle, le championnat le plus compréhensible est certainement le GT3 avec un Championnat d’Europe bien en place et divers championnats nationaux : Angleterre, Brésil, France, Allemage, Italie, etc. N’oublions pas que les sponsors sont également souvent invités sur les circuits et qu’il faut que eux aussi aient un retour sur investissement. Une bonne compréhension est donc primordiale…
Prenons l’exemple des dernières 24 Heures de Spa où nous avons rencontré plusieurs personnes dans le public. L’édition 2010 des 24 Heures de Spa marquait donc l’absence des GT1, dévolues au rang de course de support. Certains diront que cette absence était normale, d’autres pas. Bien entendu, la crise économique ne plaidait pas en la faveur de faire rouler ces autos durant le double tour d’horloge. Pourtant, il manquait bien quelque chose en piste. On avait tendance à attendre l’arrivée d’une GT1 dans le Raidillon mais il a bien fallu se faire une raison. On s’était habitué à un combat des chefs avec au départ des Chrysler Viper, remplacées ensuite par les Ferrari 550, Aston Martin DBR9, Corvette C6.R et autres Maserati MC12. Il suffisait d’écouter les gens dans le public pour s’en convaincre. Durant le week-end, nous sommes allés prendre la température du public situé en face des stands F1, à l’issue de la seconde manche du Championnat du Monde GT1. Josef, qui se rendait pour la huitième fois aux 24 Heures nous donne son sentiment : « Je ne comprends plus trop. L’an passé, toutes ces autos disputaient la course et là tous les stands sont maintenant fermés. Vous pouvez m’expliquer pourquoi… Ces grosses GT me font rêver et là elles roulent une heure et on ferme les stands. » Le temps d’expliquer la philosophie à Josef que son voisin renchérit : « J’avais entendu dans les médias que Romain Grosjean avait gagné la première course mais je pensais que toutes les voitures rouleraient durant la course. Je suis un peu déçu. Je voulais voir ce que donnaient ces autos sur 24 heures. » Pas facile de contenter tout le monde…
Bref, en discutant à droite à gauche, on a vite compris que la compréhension n’était pas forcément évidente pour les spectateurs, même si tout le monde semblait ravi d’être là. Il est clair que voir la quasi totalité des rideaux clos dès le samedi 13 heures devant les nouveaux stands n’aide pas. Imaginez un Grand Prix de F1 en ouverture des 24 Heures du Mans et à 13 heures, tout le barnum F1 quitte la scène. Un scandale me direz-vous ! Peu de gens présents ont compris que le GT1 était un vrai Championnat du Monde labellisé FIA, au même titre que la Formule 1 ou le WRC. Dommage car ces magnifiques autos font toujours autant rêver. Il suffit de voir le nombre de photos prises dans le parking Supercars pour s’en convaincre. Une R8 est exposée avec à ses côtés une Aston Martin DB9. L’une roule aux 24 Heures de Spa, pas l’autre. Nous, nous savons pourquoi, mais les spectateurs… Ah si, il y a bien une Aston Martin en course, mais dans les profondeurs du classement. Normal, c’est une GT4. Une GT quoi ? Mais pourquoi elle va nettement moins vite que l’Audi R8 ? Voilà ce que l’on peut entendre dans les tribunes. On ne parlera même pas de l’exposition de la Mercedes SLS AMG GT3 qui a été mitraillé de toute part.
Quant aux flops : on passera sur le fait que les écrans n’ont pas retransmis la Course Qualificative du Championnat du Monde GT1 et que deux chaînes satellites ont diffusé les 24 Heures de Spa aux mêmes heures. N’oublions pas non plus que le drapeau à damiers de la Course 1 GT1 a été abaissé une seconde avant l’heure de course (heureusement que la victoire était jouée). On regrettera également une mise en épi des autos très chaotique avant le départ des 24 Heures avec des GT déjà en place, d’autres arrivant en descendant alors que d’autres montaient, avec en prime les Saab qui servaient pour la parade des pilotes bloquées un bon moment. Pour parler vulgairement, un beau bordel !
Le GT2 devant le GT1 à moyen terme ?
On croit aisément Stéphane Ratel quand il nous dit que le spectateur se moque totalement de savoir si les autos sont en GT1, GT2, GT3, GT4 ou GTN. De toute façon, une personne non initiée ne comprendra pas à moins d’une explication pointue. Les gens veulent du spectacle, des bagarres, du bruit et quelques sorties dans l’herbe pour faire sourire. Beaucoup de séries GT sont maintenant en place et trop de séries pourraient tuer le concept. Avec l’avènement d’une vraie Coupe d’Europe GT2 l’an prochain, Stéphane Ratel et son équipe souhaitent rameuter tout le monde et ouvrent la porte en grand, si bien que l’on pourrait avoir Porsche, Audi, BMW, Panoz, Ferrari, Mercedes, Corvette, Aston Martin, Jaguar, etc. C’est beau de rêver… Et puis, on a oublié de vous dire : les GT2 rouleraient avec les GT3, GT4 et autres GTN. Pas grave puisque l’on vous a dit que ce n’était pas primordial. On a bien des LMP1 qui roulent avec des LMP2 et des Formula Le Mans et personne ne s’en plaint. Enfin, personne ne comprend surtout… Histoire de prendre la température de cette future Coupe d’Europe GT2, nous avons questionné Martin Bartek (Matech Competition) qui peut espérer vendre plus de Ford GT « GT2 » et sa réponse est limpide : « Il faut déjà attendre de voir si une auto qui répond aux spécificités ACO pourra rouler en configuration FIA. » Toujours une histoire de réglementation… C’est un peu le chien qui se mord la queue.
Tout le monde souhaitait un Championnat du Monde GT2 et nous avons pour le moment un World Championship GT1. Il va maintenant se poser la question de connaître l’après fin 2011 avec les remplacements des Maserati, Corvette et Aston Martin. Quelle direction prendre si la Coupe d’Europe GT2 réunit pléthore de concurrents. On sait que Porsche et Ferrari sont contre une arrivé en GT1 mais ces usines pourront s’engager officiellement en GT2 . Il reste aussi la possibilité d’ouvrir le GT1 aux nombreuses Supercars existantes sur le marché, même si Stéphane Ratel ne veut pas en entendre parler. Il y a pourtant fort à parier que le public répondrait encore plus présent. Il y aurait aussi la possibilité de dire adieu au GT1 et de passer le GT2 Europe au GT2 Mondial, sans pour autant que ce soit un aveu d’échec du promoteur. Si les marques ne répondent pas présentes, il faudra bien trouver une solution car un label FIA GT1 ne peut se passer de Ferrari ou Porsche. A plus long terme, c’est inconcevable et ce n’est pas l’arrivée d’une Alpina GT1 développée par une équipe qui ne sort d’on ne sait où qui peut arranger les choses. Matech Competition a eu le mérite de débuter par le GT3 avant de monter un programme GT1 et une année d’apprentissage. Il va aussi falloir se poser la question du jeu des chaises musicales au niveau des pilotes GT1 car pour le moment, une majorité d’équipes a modifié ses équipages. Tout ceci n’incite pas à la visibilité. Prenons l’exemple de Xavier Maassen qui a changé cinq fois de coéquipier depuis Yas Marina.
L’Intercontinental Le Mans Cup sauveur de l’Endurance ?
En Le Mans Series, le nombre d’engagés a fait le yoyo. L’ALMS a également vécu une période difficile. Cette année, on a donc ouvert le plateau aux Formula Le Mans pour garnir les grilles et les GTC (GT3) sont acceptées outre-Atlantique depuis 2009. Elles le seront aussi en Asian Le Mans Series. On évoque ici ou là le fait de laisser l’opportunité aux équipes de mettre un pied dans la discipline, de progresser petit à petit. L’argument se tient, mais… combien de teams ont sauté le pas ? L’idée de base de la FLM était de lancer les jeunes dans le grand bain de l’Endurance pour les faire évoluer. Si l’on prend les dix premiers du championnat 2009, aucun n’est passé à l’échelon supérieur et quatre ne sont plus en Endurance. Idem en GTC où peu de structures ont franchi un palier. Dommage car pour un certain nombre de pilotes, et d’écuries, le talent est bien là : il manque juste les budgets. De fait, la FLM et le GTC ont une nouvelle vocation : éviter un plateau réduit à peau de chagrin.
En 2011, il faudra composer avec l’Intercontinental Le Mans Cup qui veut être le fil rouge de l’Endurance avec un vrai championnat et des vraies courses de renom. Comment se passera la cohabitation avec les diverses séries Le Mans ? A Silverstone, tout n’a pas été aussi simple que l’on pourrait le croire. Certains médias ne communiquent que sur l’ILMC, d’autres que sur les LMS. Les classements sont différents… et l’on a droit à une nouvelle course dans la course. De quoi simplifier la donne non ? Et en 2011, comment réagiront les teams inscrits à l’année en Le Mans Series qui se feront voler la vedette deux fois sur cinq ? D’ailleurs, seront-ils un jour les vedettes : les Le Mans Series ne risquent-elles pas d’être reléguées à un rôle de Division 2 sur la planète Le Mans ? Attention donc à satisfaire tout le monde : convaincre les constructeurs, c’est bien. Conserver les privés aux côtés des constructeurs, c’est mieux. Il faudra donc bien soigner le “bébé” pour qu’il grandisse au fil du temps. La série pourra s’appuyer sur les 24 Heures du Mans, ce qui est un gros point positif. Rémy Brouard (Directeur Général de l’ACO) l’a rappelé lors de la Conférence de Presse donnée en juin dernier : “L’ILMC doit reposer sur un socle solide. Le Mans est l’épreuve phare et le but de l’ILMC est de proposer un fil rouge avant et après Le Mans en s’appuyant sur des séries qui existent déjà.” Cela étant, il ne faudra pas croire que Le Mans suffira à faire vivre l’ILMC. D’ailleurs, nous parlons de complexité : que représente les initiales ILMC pour le grand public ? Un petit frère de l’IRC ? Preuve de la possible incompréhension d’un nom en rallonge, les écrans de contrôle de Silverstone laissaient apparaître l’appelation International Le Mans Cup plutôt que Intercontinental Le Mans Cup ? Et encore, nous n’avons pas évoqué le lancement de la catégorie GT Endurance, divisée en deux sous-catégorie Pro et Am. Puisqu’on vous dit que c’est simple ! Allez, soyons patients et laissons le temps au temps. Attendons fin 2011 pour tirer un premier bilan. En espérant qu’il ne sera pas (déjà) trop tard. Messieurs les législteurs et promoteurs, la balle est dans votre camp…
Laurent Mercier
