Interviewer l’intervieweur, c’est plutôt inattendu, non ? Mais c’est bien volontiers que je me suis rendu, la veille de la Journée Test, dans la cabine du speaker au 2ème étage du Module Sportif. D’autant que l’homme derrière le micro, je le connais bien pour avoir passé quatorze 24 Heures du Mans à ses côtés et quasiment autant de 24 Heures Motos… Il y a 20 ans, je recevais ma première accréditation média au Mans pour le compte d’Infos-Course. A cette occasion, je découvrai le visage de « la voix des 24 Heures », un visage qui n’a pas trop changé. Il y a 20 ans, Bruno Vandestick officiait pour la première fois en tant que speaker officiel des 24 Heures du Mans. 20 ans d’une voix devenue la signature du Mans. Un ami me confiait une fois : « on n’est pas encore sorti des parkings que l’on entend déjà sa voix. Et là, on sait que l’on est au Mans. » 20 ans au micro. EI ne pouvait pas laisser passer cet anniversaire…
Bruno, commençons par le commencement. Tu es manceau pure souche, il me semble ?
« Absolument ! Né le 7 avril 1968… »
Devenir speaker aux 24 Heures du Mans a toujours été un but pour toi ?
« Initialement, je rêvais tout de même d’être pilote mais pour tout un ensemble de raisons, cela n’a pas pu se faire. Mais mon plus vieux souvenir des 24 Heures est un souvenir de voix, celle de Jean-Charles Laurens en l’occurrence et je me souviens d’avoir demandé à ma maman : « Mais c’est qui le monsieur qui parle, c’est Léon Zitrone ? » Parce qu’à l’époque, Léon Zitrone était quasiment vendu avec la télé… Et toute personne qui parlait, c’était forcément Léon Zitrone. Et cela m’a toujours accompagné. Lorsque le rêve de pilote est passé, l’envie de parler s’est imposée, notamment avec l’explosion des radios locales… J’ai alors associé les deux activités. Je parlais de sport automobile dans une émission qui s’appelait « Grand Prix » et cela m’a permis de rentrer au sein de l’équipe de Radio 24 Heures. »
On est en quelle année-là ?
« 1988 »
Tu intervenais depuis les stands à l’époque ?
« En fait, lorsque je suis arrivé, je ne savais pas trop ce qu’on allait faire exactement hormis le flash de la demie de chaque heure. Et je me souviens de ce moment qui a été déterminant. C’était le mercredi soir des essais de juin 1988. A la pause, nous faisions un petit magazine animé par Pascal Brulon et c’est là qu’il a dit : « Qui est-ce qui veut bien m’aider à » et je ne l’ai pas laissé finir sa phrase en disant « Je viens ! ». Cela a d’ailleurs provoqué une petite larme chez ma maman lorsqu’elle m’a entendu au micro. Elle s’est souvenue que je lui disais toujours : « un jour, je parlerai dans la sono… » Les interventions depuis les stands n’avaient rien d’évident car cela se faisait avec un micro HF dont les portées étaient assez différentes d’aujourd’hui. Mais c’est ainsi que tout a débuté. »
Tu deviens alors speaker officiel en 1993 ?
« Je travaillais déjà à l’ACO depuis deux années. Et j’ai alors postulé pour le poste ce qui signifiait, effectivement, qu’une personne risquait de perdre son poste. Je reconnais aujourd’hui bien volontiers, que je n’ai pas été très cool avec Olivier de la Garoullaye, que je n’ai pas eu avec lui discussion que j’aurai du avoir et je m’en excuse. Je trouvais que l’animation n’était pas assez interactive, trop concentrée sur la cabine, pas assez ouverte sur les stands. Je souhaitais offrir une animation beaucoup plus dynamique sur les attaques, offrant beaucoup plus d’échanges, ou l’intervenant des stands n’avait plus à demander l’autorisation pour parler, ou l’on marchait main dans la main et c’est ce que j’ai alors proposé à Jean-Pierre Moreau, directeur général des Sports, et Jean-Marc Desnues, directeur de la communication. »
Tu débutes donc par des 24 Heures Motos 1993 difficiles…
« Oui, ça ne s’était pas très bien passé. Philippe Debarle, mon « coéquipier » de l’époque n’avait pas souhaité venir, protestant contre la façon dont s’était fait le remplacement d’Olivier de la Garoullaye. J’étais donc tout seul et je m’étais mis une pression terrible. Le samedi soir, pour essayer de me refaire la voix, j’avais bu un mélange peu orthodoxe avec du thé, du miel et je ne sais plus quoi d’autre. En fait, cela m’a porté sur l’estomac et j’ai vomi durant la nuit. Par la suite, j’ai eu un coup de mou terrible, absolument terrible durant la nuit. C’était en fait un mélange de stress et de contrariété. Mais je remercie encore l’ACO de m’avoir conservé sa confiance. Et la leçon a servi. Je me suis mis beaucoup moins de pression pour le mois de juin suivant. J’avais proposé mes services et il ne fallait surtout pas que je me loupe.
Ce qui m’a aidé aussi, c’est que l’on avait installé pour la première fois un vrai podium lors du Pesage, quelque chose de très convivial et qui a plu. Ensuite, on a essayé de monter la qualité de la prestation au cours de la semaine. Il n’empêche qu’après quelques heures de course, Philippe Debarle, revenu à mes côtés, ne pensait pas que je tiendrai durant toute l’épreuve à ce rythme. Il est vrai que nous avions un duel absolument passionnant à suivre entre Boutsen et Irvine. Duel qui, je le pense, a été bien commenté et d’une manière à laquelle le public du Mans n’était pas habitué. Drôle de coïncidence, le duel de fin de course entre les deux mêmes hommes l’année suivante fut également un très grand moment à commenter. C’était vraiment très fort à vivre. Bref, après les 24 Heures du Mans 1993, j’étais soulagé. Le pari était réussi et de plus, les retours avaient été très bons. »
Justement, comment vis-tu l’après-course ?
« Le lendemain, ça va. Mais c’est le surlendemain que ça va très mal : coup de fatigue, coup de blues, surtout si ça s’est bien passé. Voilà, sans se vieillir d’un an, on aimerait bien le revivre. Il y a une telle cassure dans le rythme… Aujourd’hui, je reconnais qu’il faut à peu près 15 jours pour s’en remettre… »
Comment te prépares-tu pour cette course ?
« Au quotidien et sans mentir, Endurance-Info.com, 24h-lemans.com et auto-hebdo.fr m’aident particulièrement. Il ne passe pas une journée sans que je ne les consulte. C’est obligatoire. On ne peut pas se réveiller un mois avant l’épreuve et reprendre le pouls de l’épreuve en se disant : « bon que s’est-il passé cette année ? Non, impossible, c’est au quotidien. Sinon, je n’ai pas de préparation physique particulière. Il suffit d’être en forme. J’évite aussi les courants d’air et les climatisations. »
Et tu as toujours sous la main ton petit stock de médicaments…
« Oui, c’est vrai. Mais j’en ai surtout deux : Célestène ou Solupred qui sont des corticoïdes. Ils soulagent les cordes vocales et ça donne du punch au niveau cardiaque. »
Tu sens que cela t’aide ou c’est uniquement psychologique ?
« Non, non, je pense vraiment que cela m’aide. Je pourrai sans doute m’en passer mais je préfère les conserver. Je carbure aussi à l’eau : indispensable… »
Tu dors pendant l’épreuve ?
« Oui, j’arrête sur le coup de 1H30, 2H du matin, je me réveille à 5H de façon à être au moins opérationnel à 6H. »
Tu parviens bien à te remettre dans le bain de la course au réveil ?
« Oui, ça se fait bien, notamment grâce à mes collègues, Marc Arnoldi et Vincent Cerutti ou à la qualité du travail de l’équipe Infos-Course qui est à nos côtés. »
Tu arrives tôt le matin…
« Ah oui. Je suis là à 7H le samedi. Je prends mon petit déjeuner sur place. Je ne veux surtout pas être pris dans les bouchons. En plus, j’adore ça, arriver de bonne heure ! »
Et tu manges avec ton plateau repas à ton poste, devant tes écrans !
« Absolument. Je ne veux pas quitter la course des yeux hormis durant la pause de la nuit. Et encore, c’est suite à cette nuit chaotique des 24 H Motos 1993 que je me suis imposé de dormir durant la nuit des 24H. »
Ta vie de speaker en dehors de cette cabine ?
« Aujourd’hui, je travaille beaucoup sur France Bleu. Je couvre aussi tous les évènements Le Mans dont le GP de France Moto qui est également un très gros rendez-vous. De plus en plus aujourd’hui, je travaille pour la webTV avec le GT Tour et Stop & Go production de Geoffrey Dellus. Je pense que Geoffrey est un magicien, très pro, qui mériterait encore plus de percer et je trouve dommage que certaines chaines telle l’Equipe 21 ne diffusent pas au moins le GT Tour car je pense que c’est très bien produit.
Sinon, je couvre peut-être un peu moins d’épreuves que par le passé mais avec 15 ou 20 week-ends, je ne suis pas en manque… »
En tant que speaker, quels sont ces moments que tu as particulièrement apprécié durant ces 20 années ?
« J’avais beaucoup aimé ce moment du Pesage avec Nelson Piquet ou l’on avait cherché la photo de son oncle Louis. Le Pesage avec Patrick Dempsey était aussi un grand moment de même que celui avec Christophe Dechavanne en 1993. C’était la première fois que j’entendais des gens crier dans la foule ! Je reconnais que j’adore le Pesage… J’aime aussi beaucoup le moment des hymnes et évidemment celui du départ. J’adore les moments de bagarre en piste ou je sens la communion s’établir avec le public mais là, il faut la matière et c’est aux pilotes, à la course de nous la donner.
De ce point de vue, 1999 reste mon plus grand souvenir et j’ai retrouvé ces émotions en 2011. Mais 1999 fut une épreuve extraordinaire. Extraordinaire et terrible également. J’ai adoré, adoré ! Ça se tenait à rien entre les usines et d’un seul coup, il y a eu ce brutal coup d’arrêt, cette rupture de rythme total lié à l’envol de la Mercedes. Immédiatement après, Franck Lagorce stoppe la dernière Mercedes. Et là, c’était terrible. Tout était tellement bien, tellement beau… Mais j’aimerai vraiment revivre ça. Je sentais qu’il y avait une vraie fusion avec le public. Mon meilleur souvenir de commentateur, il est là. »
Ces moments beaucoup moins agréables à commenter tels que les gros accidents de Weber, Dumbreck, McNish, Rocky ou Davidson, comment les vis-tu ?
« Comme tout le monde, je pense… Pourvu que le pilote s’en sorte ! Après lorsqu’on en a eu confirmation, l’image rassurante, il y a un soulagement mais je ne suis pas très original en cela… »
Et les moments en tant que speaker que tu n’as pas apprécié ?
« Je ne me souviens pas précisément de l’année mais celle avec le départ à 17h, c’était dur. Lorsqu’il est 11H le matin et qu’il reste 6 heures à tenir, pfiouh… Il y a aussi l’année 2003 avec la victoire Bentley. Je peux le confesser aujourd’hui et j’en suis désolé mais on s’est ennuyé… »
A ton avis, quel est ton plus gros défaut dans le cadre de ce métier ?
« Je pense que je parle parfois trop vite. Je pourrai aussi améliorer mon esprit de synthèse en faisant un petit récapitulatif plus régulier de ce qu’il vient de se passer. »
« Vouloir absolument donner aux gens cette impression qu’il n’y a pas de barrière, pas de grillage. Vouloir vraiment les associer à l’évènement puisque le but est vraiment que les spectateurs aient pu connaître toutes les histoires de la course. Or contrairement à un match de foot ou l’on domine toute l’aire de jeu, ici au Mans, on n’en voit qu’une toute petite partie. Malgré cela, il faut donner un sens à la course et être déterminé à le faire. Ce qui est mon cas. »
Tu ne vas jamais voir les voitures en bord de piste, ça ne te manque pas ?
« Non, ce n’est pas un manque, aucun souci. J’ai tellement d’écrans à ma disposition ! »
Sens-tu que ta technique de speaker ou ta voix a évolué avec les années ?
« Ma voix, non, je ne pense pas trop. Ma technique, oui peut-être un peu grâce à des avis extérieurs notamment mais je n’ai pas fondamentalement changé. »
Tu es prêt pour 20 ans de plus ?
« Ah oui, oui, oui ! Même si il y a une question que je ne me suis jamais posée et à laquelle je n’ai pas la réponse. Combien de temps peut-on faire ce métier ? Ce n’est pas facile à dire… En tout cas, on ne peut pas être blasé de cet évènement. Il n’a pas lieu tous les 15 jours. Seulement une fois par an ! On ne peut pas s’en lasser… Ce qui pourrait me pousser vers la sortie, c’est une génération de jeunes qui arriverait mais pour l’instant, je n’en vois pas vraiment. Même si cet année, un jeune belge qui se nomme Thomas Bastin va nous rejoindre. Je lui ai demandé de se crever sur les 24 Heures comme nous le faisions au début… »
Ce n’est pas la première fois que tu mets le pied à l’étrier à quelqu’un…
« Effectivement. Et c’est probablement la plus belle aventure humaine depuis les débuts : Vincent Cerutti. Je ne vais surtout pas dire : c’est grâce à moi s’il en est là aujourd’hui. Mais ceci étant, je pense que la chance que nous lui avons laissée, malgré nombre d’avis très défavorables au tout début, a été extrêmement bénéfique pour lui. Nous ne savons pas ce qu’il se serait passé sans ça mais on sait ce qu’il s’est passé avec. Et c’est bien ! »
Propos recueillis par Laurent Chauveau
(mais on n’en a pas tout à fait fini avec toi, Bruno. Un autre article suivra
)
