“Motorsport is dangerous” ! Tout le monde connaît ce vieil adage mais l’accident de samedi dernier sur la Nordschleife a rappelé si besoin en était que le pire était toujours possible. Alors qu’il était dans son 7ème tour lors de la première manche VLN de l’année, Jann Mardenborough a vu sa Nissan GT-R GT3 NISMO s’envoler dans la partie rapide de Flügplatz avant de taper la pile de pneus et de terminer sa course dans la zone réservée au public. Résultat : un mort, plusieurs blessés et un pilote certainement choqué à vie.
Depuis, il se dit tout et n’importe quoi sur Internet (comme souvent dans ce type de situation). On parle de GT3 qui atteignent des vitesses trop élevées, d’un pilote inexpérimenté, d’un défaut mécanique, d’un circuit inadapté, etc… En attendant les conclusions de l’enquête, les autos les plus rapides ne sont plus autorisées à rouler sur la Nordschleife. Audi et BMW avaient prévu de se tester aujourd’hui, mais les essais ont été annulés. Les 24 Heures du Nürburgring, prévues en mai, pourraient-elles se passer des GT3 ? Certainement pas…
La Nordschleife est un circuit pour pilotes “couillus” : 20km, 73 virages avec des montées à 16% et des descentes à 11%. Le propre de l’endroit est que n’importe qui peut y aller avec sa voiture personnelle. Il suffit de payer un droit d’entrée comme sur l’autoroute et c’est parti pour un long run qui n’a rien d’un jeu vidéo sachant que vous pouvez trouver sur votre chemin des bus et des motos. Ce n’est pour rien que le surnom de la Nordschleife est l’Enfer Vert. YouTube regorge de vidéos montrant des sorties de piste toutes aussi spectaculaires les unes que les autres.
Pour avoir pu boucler un tour il y a quelques années avec Pedro Lamy dans une Peugeot de série, on peut vous assurer qu’être passager d’un pilote sur ce circuit demande d’avoir le coeur bien attaché surtout quand le Portugais met un point d’honneur à arriver avant Stéphane Sarrazin, qui dispose de la même auto. J’ai encore en mémoire la phrase de Pedro au moment de partir : “Je te préviens, il est hors de question d’arriver après Stéphane”. Sur un circuit de 3km, on peut prendre son mal en patience, mais sur 20 km… Notre Peugeot 308 GTi n’a guère eu de répit tout comme mon rythme cardiaque.
Comme le plus souvent dans un accident routier, il y a sans aucun doute une conjonction de faits qui ont amené à ce funeste résultat samedi dernier. ce serait un raccourci de faire un procès à la catégorie GT3 et une ineptie. On a déjà vu des GT3 se soulever des quatre roues sur le Slovakia Ring avant la mise en place d’une chicane temporaire guère sécuritaire. GT3 ou pas, on attend de voir ce que vont donner les nouveaux aménagements à Spa-Francorchamps. En réalité, on ne veut même pas connaître le résultat d’une voiture qui partirait en travers avant d’attaquer le Raidillon.
Lorsque Stefan Bellof tournait en 1983 sur une Porsche 956 en 6.11mn, les GT3 tournent en 8mn 30 ans plus tard. A Flügplatz, les pilotes passent à plus de 200 km/h pour le plus grand régal des spectateurs et des photographes. Les autos décollent légèrement, sauf que samedi la Nissan a complètement décollé. L’impact avec la pile de pneus a libéré de l’énergie si bien que la GT3 est passé au-dessus du grillage de sécurité.
La manche VLN était la toute première de la Nissan dans sa configuration aéro 2015. Avec ses 1335 kg et son moteur turbocompressé placé à l’avant, la Nissan de Mardenborough/Hoshino/Reip avait décroché le 15ème chrono en 8.19.028. Le fort vent de samedi dernier a sans doute permis de grappiller quelques km/h supplémentaires. Plusieurs pilotes pointent un rythme trop élevé des autos actuelles. Marc Lieb a confié à nos confrères allemands de Speedweek que les voitures vont maintenant 30s plus vite que les Porsche GT2.
Si les autos ont nettement évolué, le circuit est quant à lui resté dans son jus d’origine sans le moindre vrai dégagement. Si certains demandent une refonte du tracé, d’autres crient au scandale. Là où Le Mans fait évoluer son circuit chaque année pour une meilleure sécurité (au détriment de l’histoire selon les puristes), la Nordschleife a encore son âme d’il y a 30 ans. Vendredi dernier, Romain Dumas nous confiait son désarroi de ne pouvoir disputer les 24 Heures du Nürburgring en mai prochain. Lorsque vous parlez Nordschleife à un pilote, il a les yeux qui pétillent.
Depuis quelques années, c’est un peu la course à l’armement dans la catégorie reine SP9. Audi, BMW, Mercedes, Nissan, Aston Martin et Porsche mettent beaucoup de moyens avec des autos taillées pour la victoire. Les pneus “confidentiels” ont permis d’aller encore plus vite. Plus vite, toujours plus vite… Oui, sauf que le lieu n’évolue pas. On peut même s’étonner de ne pas voir de personnes tapées par les autos dans la voie des stands. On a vu de nos yeux une mère de famille avec un landau dans la voie des stands le dimanche matin des 24 Heures et même un chien tenu en laisse . Quant au ravitaillement en carburant, il est lui aussi d’un autre âge.
En sport automobile, la solution miracle n’existe pas, tout comme le risque zéro. On peut limiter la gravité des accidents mais on ne peut pas les empêcher. L’aileron de requin a fait son apparition sur les LMP pour éviter les envols. Pourtant, certaines d’entre elles ont bien décollé. Vous avez beau faire tous les calculs scientifiques nécessaires, chaque accident est unique.
On peut avoir jusqu’à 210 concurrents sur la Nordschleife avec des autos allant de l’Opel Manta à la nouvelle Audi R8 LMS. On exclue provisoirement six catégories du VLN dont les GT4 mais on garde les SP3T avec les Audi TTRS qui ont de l’aéro. Une GT4 a tout de même peu de chance de décoller…
Beaucoup militent pour rendre les zones les plus dangereuses interdites au public ou reculer cette zone. N’oublions pas tout de même qu’il y a des pilotes dans les autos et que le temps des jeux du cirque est terminé. Richard Göransson a déjà frôlé la correctionnelle au même endroit l’année passée (voir vidéo).
Que ce serait-il passé si c’était le pilote Nissan qui avait perdu la vie ? Que ce serait-il passé si les grillages étaient plus hauts ? Que ce serait-il passé si le vent avait été moins fort ? Que ce serait-il passé si on avait un vrai dégagement à cet endroit ? Personne n’a la réponse. Ni vous ni moi…
Ce que l’on sait en revanche, c’est que l’on peut décerner la palme de la connerie à l’ancien pilote Taki Inoue pour son tweet post-accident.