On savait que les 24 Heures de Spa 2014 seraient animées, disputées, acharnées, indécises, mais certainement pas aussi dures pour les pilotes avec de grosses sorties de piste à répétition. Entre la Ferrari/Russian Bears partie à la faute dans le Raidillon, le crash de Tim Mullen quelques instants seulement après un restart, la sortie collective dans le Raidillon, toujours après un restart, l’accrochage entre la Ferrari/GT Corse et la Ferrari/Kessel, cette 66ème édition n’aura pas été de tout repos. Alors à qui la faute ? Un accident sur circuit est comparable à un accident routier où il y a rarement un seul facteur mais une succession de choses qui font que l’on arrive à froisser de la tôle voire même se faire mal. La cohabitation Pro/Am est valable à Spa mais aussi dans la majorité des championnats dans le monde. Il n’y a guère que le SUPER GT et sa catégorie GT500 qui n’associe que des pilotes professionnels. D’ailleurs, on ne compte quasiment aucune sortie de piste majeure dans cette catégorie où les Pro doivent pourtant composer avec les Pro/Am du GT300.
Faire rouler 61 GT3 sur un tracé de 7 km n’a rien d’excessif même si aux 24 Heures de Spa, une seule catégorie se partage la piste. On a 10s d’écart entre la pole et le meilleur chrono de la dernière GT3. L’écart passe à 16s entre la plus vite des GT3 et la moins vite lors du Bronze Test. Avec une seule catégorie, les écarts sont forcément moins importants qu’en FIA WEC en mai dernier où la pole était en 1.59.887 contre 2.38.370 pour le chrono le plus bas.
On l’a dit et répété, l’association Pro/Am permet de tenir la discipline Endurance. Plus de gentlemen = plus de courses. L’équation est claire et on ne peut pas la discuter. Toutefois, on ne peut pas accepter n’importe quoi et n’importe qui. Le championnat Blancpain Endurance Series a mis en place le Bronze Test, ce qui permet aux gentlemen d’avoir du temps de piste entre eux. Maintenant, la question est : qu’est ce qu’un gentleman ? Il est bien loin le temps où ceux qu’on appelaient les amateurs ne roulaient que pour le fun quelques week-ends dans l’année.
Il suffit qu’un accident arrive pour que tout de suite tout le mal repose sur les Gentlemen. La vidéo montrant Vadim Kogay en délicatesse à Monza a dépassé les 800 000 vues sur YouTube. Malheureusement pour lui, le Russe a été pris dans l’accident avec Marcus Mahy qui a occasionné le drapeau rouge. Sauf que dans ce cas précis, on ne sait pas ce qui s’est réellement passé. Avant Monza, le grand public ne connaissait pas Vadim Kogay, nous si ! Le Russe a roulé aux 24 Heures de Dubai, en International GT Open et en VdeV Endurance Series. Certes, cela ne fait pas de lui un pilote professionnel mais ce n’est pas ce qu’on lui demande.
De nos jours, si on met de côté les gentlemen, on dispute les 24 Heures du Mans à 20 voitures et les 24 Heures de Spa à 15. Même en Formule 1 avec 22 pilotes disposant pourtant d’une super licence, on arrive à en retrouver quelques uns dans de fâcheuses postures vu que certains déconnectent par moment le cerveau. Un accident entre Pro est un fait de course alors qu’un accident entre un Pro et un Am est souvent synonyme d’attentat du Am sur le Pro. La majorité des pilotes professionnels reste irréprochable car la plupart ont bien compris qu’il valait mieux perdre 1s dans le trafic plutôt que de se jeter sur un concurrent bien plus lent. La meilleure réponse est celle de Stéphane Sarrazin, pilote du Toyota Racing en FIA WEC : « Les gentlemen font partie du paysage. Sans eux, il n’y a plus rien. A nous de faire avec et de ne surtout pas s’exciter en piste. » Pour résumer, on a quelques Pro qui font n’importe quoi et une poignée de Gentlemen qui ne sont pas au niveau.
Cette année, l’ACO a instauré la formation obligatoire pour tout rookie au Mans avec une journée sur simulateur afin d’appréhender les différentes subtilités du circuit sarthois. Il y a fort à parier que le système se développe à l’avenir, ce qui ne peut être qu’une bonne chose. Le Mans n’échappe pas à la cohabitation Pro/Am et là aussi on a vu des accidents spectaculaires, notamment Rockenfeller vs Kaufman.
Pour en revenir aux 24 Heures de Spa, la première heure a été pour le moins tranquille avec des pilotes professionnels au volant, chaque équipage disposant normalement d’un pilote de pointe. C’est après où les choses se sont gâtées avec des sorties coup sur coup lors des « restart ». Des pneus pas encore en température et des pilotes impatients alors qu’on dispute une course d’endurance ont causé bien des soucis à la direction de course. A Spa, l’aspect pneumatique est à prendre en compte encore plus qu’ailleurs. Si chez Pirelli on se félicite de la tenue des pneus qui ont démontré à la fois performance et durabilité, l’avis des pilotes est loin d’être aussi positif. On taira par correction le retour des pilotes sur le sujet. Il est vrai qu’un pilote habitué aux pneus confidentiels va trouver une grosse différence avec des pneus standards. A la moindre neutralisation, la température des gommes chutent et il faut du temps pour que le pilote puisse exploiter la quintessence de ses gommes. Les nombreux accidents ont aussi déposé beaucoup de débris en carbone sur la piste, d’où un nombre important de crevaison. Ce n’est pas que les pneus ne sont pas bons mais ils ont du mal à tenir la distance. Les pneus sont moins chers que ce que l’on a connu par le passé mais il faut les changer la majorité du temps à chaque ravitaillement.
Quelles solutions ?
Avec quatre pilotes par auto, le temps de roulage n’est certainement pas assez important pour une course de 24 heures, sachant qu’il faut composer avec les neutralisations en essais. Un pilote professionnel nous confiait n’avoir bouclé que 6 tours avant le départ. Cependant, le temps de piste n’est pas extensible. Il faut tenir compte du timing et des horaires de la piste. Certains pilotes ont pris leur premier relais de nuit où par chance la pluie est restée bien loin du tracé spadois.
La mise en place de Slow Zone, comme l’a fait Le Mans cette année, est peut-être une idée à creuser sur un circuit aussi atypique que Spa sachant que cela ne règle pas tout, notamment lors de l’arrivée sur la Slow Zone, dans un championnat qui fait la part belle aux « Am ». A Dubai, on utilise le Code 60 sur l’intégralité du circuit.
Il est faux de dire que n’importe quel pilote peut prendre part à une course comme les 24 Heures de Spa. Plusieurs pilotes professionnels nous ont confié qu’il serait peut-être judicieux de faire rouler les « Am » ensemble durant la course. « Il y a deux cas de figure » nous explique l’un d’eux. « On a des Gentlemen qui vont vite et il y a ceux qui ont peur, qui se contentent de regarder devant et jamais dans les rétroviseurs. Certains ferment les portes et se jettent au freinage. Il suffit d’en avoir un qui roule dans une GT3 avec une bonne vitesse de pointe pour qu’il te dépasse en ligne droite avant de freiner beaucoup trop tôt. C’est la même chose pour les pilotes professionnels avec l’intelligent qui préfère perdre un peu de temps et celui qui n’a pas de cerveau qui va se jeter sur le gentleman. Il y a toujours eu un problème de cohabitation et du tort des deux côtés. Le problème est que les drapeaux bleus sont rarement respectés dans les différents championnats européens et que les sanctions sont rares. » Un autre pilote nous précisait à Spa que certains teams managers n’hésitaient pas à pousser leurs pilotes pour aller encore et toujours plus vite. Un Pro sait gérer la pression par radio, mais un Am ?
Il fait garder en mémoire que le championnat Blancpain Endurance Series a d’abord été pensé pour les gentlemen. Depuis 2011, la série s’est professionnalisée avec des « Gent » qui roulent tous les week-ends dans différents championnats. On en connaît plusieurs qui sont passés du statut de pur gentleman à celui de gentleman ++ aguerri à l’endurance. De plus, ce n’est pas parce qu’un pilote n’est pas connu qu’il n’a pas le niveau. Le développement de la catégorie GT3 permet à beaucoup de pilotes de venir se frotter aux professionnels, voire même de partager le volant avec eux et de progresser. A Spa, seul quelques équipages n’avaient pas un pilote de pointe.
Alors attention à ne pas taper sur les gentlemen sans avoir d’arguments à mettre en face. Certes, on a vu des manœuvres pour le moins hasardeuses aux 12 Heures de Sebring en LM PC avec des pilotes clairement pas au niveau. En GT3, on a des autos qui sont tout de même conçues à la base pour les gentlemen, certaines étant plus faciles à appréhender que d’autres.
Le compromis est donc dur à trouver mais les différents promoteurs travaillent pour éviter les problèmes en piste et que chacun y trouve son compte. L’avenir de l’Endurance passe de toute façon par une cohabitation Pro/Am mais pour que tout se passe bien, il va falloir que chacun mette de l’eau dans son vin…
PS : Non l’Audi R8 LMS ultra exposée à Spa (photo de une) ne roulait pas en Gent au Nürburgring.