Troisième chrono des essais qualificatifs, la Porsche 911 RSR #92 que se partagent Romain Dumas, Marc Lieb et Richard Lietz a de quoi jouer les premiers rôles d’une catégorie GTE-Pro plus relevée que jamais aux 24 Heures du Mans. Avec deux 911 RSR, Porsche AG Team Manthey compte bien faire chuter la concurrence emmenée par Aston Martin, Ferrari, Corvette et Viper. Porsche AG a fait les choses bien pour son retour avec une belle campagne de communication. Le constructeur allemand avait organisé ce matin un petit déjeuner avec la présence des différents pilotes mais aussi de l’état major Porsche. Avec un programme LMP1 qui se profile, une présence à Pikes Peak et des 24 Heures du Mans pleines d’espoir, Romain Dumas était le pilote idéal à aller voir. Entretien…
Laurent Mercier : Romain, revenons d’abord sur les essais. Satisfait ?
Romain Dumas : « Nous sommes bien en performance. Hier, tout le monde s’est un peu découvert même si les Corvette et Viper étaient en retrait. Avec la même auto que l’année passée, Corvette Racing a perdu cinq secondes. Pour Aston Martin, les prédictions se confirment et ils seront de redoutables adversaires. Les Ferrari sont aussi au rendez-vous. Pour notre part, nous avons gagné pas mal de temps dans le deuxième secteur et nous sommes au niveau des Ferrari. La Porsche 911 RSR a énormément progressé depuis Silverstone et Spa. Avec l’ancienne Porsche version 2012, les pilotes étaient en 3.57 contre 3.55 maintenant. La plus grosse progression est Porsche et régression Corvette. Lors de la Journée Test, je n’ai piloté que sous la pluie. Même chose mercredi pour les premiers essais et à nouveau hier soir. En tout et pour tout, je n’ai bouclé que trois tours sur le sec. Ce n’est pas souvent que l’on a autant de séances perturbées. S’il pleut, nous avons une très bonne carte à jouer. La météo est très changeante et les pneus Michelin sont vraiment bons. »
Depuis quelques années, tu étais au volant d’une LMP1 de pointe. Pour ton retour en GT, la gestion du trafic est différente ?
« L’avantage est que j’ai piloté les deux donc je sais où me situer. C’est plus facile pour moi de me faire dépasser. Lorsque tu roules dans une LMP1 de pointe, il est compliqué d’avoir un tour clair. En GTE, tu sais où tu peux te faire dépasser. Si tu perds du temps, ce n’est que 0.2 ou 0.3s. En LMP1, les écarts peuvent être bien plus importants si tu es gêné. Le trafic est un peu plus compliqué à gérer avec les LMP2 compte tenu des écarts entre les pilotes. Là il faut être très attentif et ne pas faire n’importe quoi. Globalement, c’est plus facile à gérer qu’en LMP1. Avec les GTE, tu peux couper sur les baguettes au niveau des vibreurs, ce qui n’est pas possible en LMP1. »
La Porsche a évolué dans quels domaines depuis Silverstone ?
« Le bouclier avant est différent et ce n’est pas courant qu’un constructeur GT sorte un kit typé Le Mans. L’auto est plus fine en aéro même si ce n’est pas tellement visible à l’œil nu. Je pense que nous serons bien en vitesse max. La donne sera différente de Silverstone car si au Mans tu n’es pas bien en V max, c’est compliqué. Après Spa, nous avons fait pas mal d’essais pour faire progresser le train arrière. Mes coéquipiers ont surtout roulé en essais mais le travail a porté ses fruits. Il va falloir voir combien de relais nous pourrons faire avec les mêmes gommes. Nous en saurons plus après le deuxième relais. La fiabilité sera un élément important pour toutes les GTE-Pro. La 911 RSR est neuve même si nous avons bouclé des séances d’essais de longue durée à Sebring. Le moteur est éprouvé donc nous partons avec quelques points connus. On a roulé cinq jours en Floride avec de longs runs à la clé sans rien toucher. Le châssis est lui aussi nouveau puisqu’il est moitié en aluminium, moitié en acier. Si ça passe à Sebring, ça doit passer ici au Mans. »
La BOP sera aussi un élément important…
« On sait ce que peut donner une BOP et ça en devient même fatiguant. En Formule 1, on établit un règlement pour la saison. Bien entendu, j’ai bien conscience que la comparaison est difficile à faire. Dix kilos en plus se traduisent ici par 0.3s. Il en reste plus de 4 pour les Corvette. »
La victoire reste la mission à atteindre ?
« Porsche AG Team Manthey n’est pas là pour faire de la figuration. Porsche veut gagner la catégorie, qui plus est l’année du cinquantenaire de la 911. Cela fait 13 fois que dispute Le Mans et je n’ai pas souvenir d’un plateau aussi relevé en GT. On se croirait en ALMS tellement c’est serré. Celui qui sera handicapé par une crevaison, c’est terminé pour lui ! Tout va compter. Il faut s’attendre à un sprint dès le départ. Penske a fait évoluer les ravitaillements en Endurance. Audi s’y est réellement mis quand Peugeot est arrivé. Auparavant, des équipes privées faisaient mieux. C’était le cas lorsque je roulais chez Pescarolo. Olaf Manthey est quelqu’un de très droit et dur. C’est lui qui prend le chrono en ne laissant rien au hasard. Mon auto est gérée par l’équipe Manthey, l’autre par Porsche. Le traitement est le même. A l’issue des courses, les 911 RSR repartent à l’usine. L’équipe Manthey va directement travailler sur place. »
Que peux-tu nous dire de plus que ce que l’on sait déjà sur le programme LMP1 ?
« Que nous allons rouler en 2014 (rires). Il est prévu que je roule dans l’auto à mon retour de Pikes Peak. Ce qui est positif, c’est que la voiture est prête avant l’heure, ce qui est assez rare. Il était prévu de rouler avant l’été et le programme a été respecté. Il faut combler le manque de roulage face à Audi et Toyota. On a pu voir l’an passé que Toyota a été rapidement dans le coup en mode course. Pour cette LMP1, plus de 200 personnes planchent sur le projet avec des gens d’horizons divers, aussi bien de chez BMW que Sauber. L’équipe au complet est très ouverte en étant constamment à l’écoute. C’est vraiment bien que Timo et moi soyons impliqués dès le début. C’est un projet intéressant. Il est trop tôt pour dire comment elle va marcher. Ce que je peux dire, c’est qu’elle est peaufinée au maximum. On connaît bien nos concurrents. Audi et Toyota travaillent déjà sur 2014. Depuis trois ans, l’Endurance a pris le même pli que la Formule 1. C’est devenu bluffant ! »
Revenons en à cette année. Tu es surpris de l’écart entre Audi et Toyota à l’issue des essais ?
« Oui et non ! Audi a toujours été très performant et le circuit du Mans leur a toujours bien convenu. C’était le critère numéro un pour développer les Audi. La course n’est pas les essais, donc il va falloir attendre pour en savoir plus. Chez Porsche, la philosophie est quelque peu différente avec une auto plus complète, capable d’être vraiment rapide partout. »
On aura donc un match entre deux LMP1 de la même marque en 2014…
« Lorsque Porsche a annoncé son retour, tout le monde a pensé que l’un des deux allait mettre un terme à sa présence. La poursuite du programme Audi est confirmée et les deux rouleront l’un contre l’autre. On a bien eu Peugeot contre Citroën en rallye. »
Sitôt Le Mans terminé, direction le Colorado ?
« J’arrive en début de semaine à 19 heures pour être dans l’auto le lendemain à 3 heures du matin. Je fais confiance à un châssis Norma pour ma deuxième tentative. Rouler avec la même auto n’était plus possible pour bien figurer. Il aurait fallu adapter un turbo, ce qui demande beaucoup trop de travail pour une équipe privée. Pour moi, cela n’a pas pu se faire avec Peugeot. J’ai bien conscience qu’avec la Norma, il sera compliqué de gagner mais nous y allons pour être les meilleurs des autres (rires). Si tel est le cas, ce sera comme une victoire. Ce projet me plait car nous sommes partis de zéro. Pour l’anecdote, ce programme est parti d’une rencontre à une pompe à essence. Je me suis retrouvé par hasard un soir à la même station service que Norbert Santos. Je le connaissais bien du temps de mes débuts en compétition. Après avoir mis du carburant chacun de notre côté, nous avons discuté autour d’un café et tout s’est lancé à ce moment. L’avantage de la catégorie Unlimited est que tout est quasiment accepté. On peut développer des autos à effet de sol ou des suspensions actives. Mon objectif initial était d’aligner une Champ Car, ce qui a été refusé pour des questions de sécurité. Pikes Peak est une course usante. L’équipe est composée de 12 personnes avec en prime la présence de Norbert et un mécanicien de chez Norma. La coque carbone vient du LMP2 et le moteur est un 2.0 litres où l’on a greffé un compresseur. C’est un peu le point faible face à la concurrence. Je me suis décidé il y a seulement un mois et demi. Nous arrivons là-bas sans les six jours d’essais de Peugeot. C’est une nouvelle belle aventure humaine qui nous attend. »
Propos recueillis par Laurent Mercier