Le Tribunal de Commerce du Mans a ce mardi matin 8 janvier prononcé la liquidation judiciaire de Pescarolo Team, au terme des six mois de la procédure de sauvegarde de l’équipe de Pescarolo Team.
La longue histoire d’Henri Pescarolo en endurancen’en est pourtant peut-être terminée. Le quadruple vainqueur des 24 Heures du Mans a gentiment reçu Endurance-Info en fin d’après-midi dans ses ateliers du Technoparc.
Henri, cette mise en liquidation judiciaire, tu t’y attendais ?
« Oui, et plus que ça. Il faut savoir que ça découle de la défection de Luxury l’année dernière et à la situation dans laquelle ils nous ont mis -parce que sinon je n’aurais pas lancé le programme de construction de la P03, dans la mesure où j’aurais eu la Dome et l’ancienne voiture à ma disposition-. Si je me suis lancé dans un programme aussi ambitieux d’engager deux voitures au Mans, dont une nouvelle, c’est parce que Luxury ici-même – Stéphanie Hoener et Olivier Repovic- s’était engagé à financer ce programme, y compris à financer une partie du programme 2013.
Après cette défection, j’avais dit que ça allait être une catastrophe, qu’on allait avoir du mal aller jusqu’au Mans, et qu’après ce serait très difficile de s’en sortir. J’ai plutôt bien géré cette situation dans la mesure où j’ai anticipé sur ce qui allait arriver, je savais que si je gardais tous les employés en état de marche, que si j’essayais de les payer jusqu’à la fin de l’année, j’allais creuser un trou impossible à combler, donc j’ai demandé au Tribunal de Commerce du Mans de nous mettre en procédure de sauvegarde. Cela nécessite deux conditions : la première, de ne pas être en cessation de paiement, et la seconde, c’est de pouvoir mettre tout le monde au chômage, mais en payant nous-mêmes une partie des charges sociales du chômage.
J’avais donc six mois dans cette procédure. C’était en juillet, donc l’échéance arrivait en janvier 2013, aujourd’hui. Maître Di Martino, le mandataire qui s’occupait de notre société pendant la sauvegarde, a étudié la situation avec moi et nous sommes arrivés au Tribunal de Commerce, non seulement en sachant ce qui allait se passer, mais même en le proposant, parce que le Tribunal de Commerce est là pour appliquer la loi et pas pour faire du sentiment, et donc au bout de six mois je devais être en état de proposer une solution crédible pour sortir Pescarolo Team de la situation dans laquelle il était, c’est-à-dire, pas d’activité, un petit passif, petit mais passif quand , et surtout de proposer une perspective crédible également pour 2013. J’ai fait tout ce que j’ai pu pendant six mois mais malheureusement avec le contexte que l’on connaît, trouver un budget nécessaire pour faire fonctionner une écurie en 2013, je n’y suis pas arrivé. J’ai cherché des repreneurs, je n’en ai pas trouvé, surtout que je suis très, très méfiant sur la qualité des repreneurs qui vont se présenter, ayant eu quelques expériences assez négatives ces derniers temps.
Donc, nous sommes arrivés ce matin au Tribunal de Commerce avec Maître Di Martino en disant « voilà, on n’a pas de solution crédible à vous proposer. » Le Tribunal était d’accord pour prolonger un petit peu la procédure de sauvegarde, voire même de nous mettre dans une situation intermédiaire, le redressement judiciaire, mais c’est nous-mêmes qui avons dit que cela ne servait à rien, qu’il valait mieux retirer la perfusion et mettre la société Pescarolo Team en liquidation.”
« Cela présente des avantages et des inconvénients. L’inconvénient, on peut le dire tout de suite, c’est que ça ne donne pas une bonne image, surtout que Pescarolo Sport, avec Jean Py, avait déjà été mis en liquidation. Pour moi, c’est la première fois, et ce n’est pas la seconde comme certains l’ont dit. Ce n’est quand même pas très positif.. Ceci dit, quand on voit le nombre de personnes et de sociétés qui étaient ce matin au Tribunal de Commerce, on peut se dire quand on lit la presse en ce moment qu’il y en a beaucoup d’autres dans la même situation, et des grosses sociétés…Ce n’est pas une consolation de savoir qu’on est accompagné par beaucoup de monde dans cette épreuve, mais disons que c’est le vrai reflet d’une situation très difficile actuellement.
L’inconvénient, c’est donc cette mauvaise image, l’avantage c’est qu’on s’enlève un poids inutile, c’est-à-dire qu’avec la liquidation on tire un trait sur le passé et sur le passif. N’ayant jamais été mis en cause dans ma gestion – le comptable qui s’occupe de nous et le Tribunal de Commerce ont admis que ce n’est pas une faute de gestion qui nous a mis dans cette situation, mais que c’était la défection d’un partenaire qui s’était engagé-, j’ai donc la possibilité de faire ce que je veux maintenant. Il y a un atelier qui m’appartient, qui est idéalement situé dans le Technoparc, une équipe qui malheureusement est au chômage et qui attend de savoir qui va se passer, donc j’ai les outils nécessaires si je le désire et si je le peux pour redémarrer quelque chose. Mais disons qu’en ce moment, même si je l’avais prévu, de digérer un petit peu cette situation nouvelle. »
Par contre, tu n’as plus de voitures ?
« Je n’ai plus de voiture, parce que l’une appartenait à Dome, l’autre appartenait à Roald Goethe, le collectionneur qui m’a permis d’aller jusqu’au Mans, qui avait financé en partie la modification de l’AMR-One, donc elle est retournée chez lui. Je n’ai plus de voiture, mais par contre j’en avais une potentiellement à ma disposition puisque Dome, sous la direction de son nouveau patron Hiroshi Fushida, était d’accord pour me reconfier une auto, mais pas dans les mêmes conditions que l’année dernière, c’est-à-dire que je devais trouver le budget nécessaire pour l’engager en WEC mais malheureusement je ne l’ai pas trouvé…En fait, j’avais une voiture, mais je n’avais pas l’argent…”
Dome va probablement construire une voiture pour 2014..
« C’est un peu ce qui m’intéresse en ce moment. A cause et grâce à cette liquidation, on tire un trait sur cette « annus horribilis » où tout m’est arrivé, tout ce qu’il y a de pire parce que pendant la course on a cassé les deux moteurs Judd, aussi bien dans la Dome que dans la P03, ce qui n’a pas arrangé les choses. Tout est maintenant ouvert, je sais que Dome a des ambitions par l’intermédiaire de son nouveau patron, avec une nouvelle voiture pour 2014. J’ai eu des très bons rapports avec eux, et c’est vrai que je pense plus en ce moment à 2014 qu’à 2013, mais comme je te l’ai dit, même si je vais attendre de reprendre un peu mes esprits avant de savoir que faire, tout est ouvert, l’atelier est en ordre de marche et on peut, si c’est nécessaire même, être au Mans cette année, mais avec des voitures de chez nous. »
Tu gèrerais d’autres voitures ?
« C’est une éventualité. Ce qui me tient beaucoup à cœur, ce serait de faire en sorte que l’écurie, non pas matériellement, mais humainement, ne se volatilise pas. Cette équipe qui est avec moi depuis 2000 est certainement, et elle l’a prouvé sur la piste, l’une des meilleures équipes d’endurance au monde et de les voir tous partir à droite et à gauche, c’est ce qui me préoccupe le plus, qui me peine le plus, sachant que ce qui m’arrive à titre personnel, ce sont des choses auxquelles on peut s’attendre. En 70 ans d’existence, j’en ai vu d’autres et peut-être un peu d’autres encore, mais ce qui me tient à cœur c’est d’essayer de maintenir cette équipe en vie, même si ce n’est pas évident. Le grand regret que j’ai, si tu veux, c’est que Luxury m’a été amené sur un plateau par un ami, par Joël Rivière en qui j’ai confiance – je ne lui en veux d’ailleurs pas- et là où j’ai failli, c’est que je n’ai pas du tout vérifié le passé de cette écurie, parce que j’ai fait confiance à Joël et parce que vu l’enthousiasme de Stéphanie Hoener et de Olivier Repovic ici-même à cette table, je n’aurais pas imaginé ce qu’ils allaient faire, comme ils l’avaient fait -pour l’avoir vérifié- trois fois avant moi, deux écuries et un pilote, et ils se sont mêmes plantés après et se sont arrêté. Mon regret et ma faute, c’est de ne pas avoir vérifié leur passé avant de signer un contrat avec eux. Malheureusement quand je m’en suis rendu compte, c’était trop tard. S’il n’y avait pas eu Luxury, j’avais une promesse de Dome pour me confier une voiture au Mans et pour la financer, et j’avais la voiture avec laquelle on a fait un podium à Sebring dans laquelle il ne restait plus qu’à changer le 5 litres pour un 3,4 litres. Financièrement, c’était donc accessible et en tout cas dans mes moyens et ceux de mes partenaires. Simplement, j’ai tellement cru dans les promesses de Luxury que je me suis engagé dans un programme qui coûtait beaucoup plus cher.”
Les contacts avec Luxury, ils remontent avant l’inscription en WEC ?
“Avant l’inscription. Si la proposition de la Dome était venue un peu plus tôt, j’aurais été très content et honoré de faire courir uniquement la Dome parce que avec Bourdais et Minassian, c’était vraiment une voiture faite pour aller chercher des très bonnes places, même en LMP1, et je n’avais pas du tout besoin de la P03. Malheureusement, c’est arrivé chronologiquement dans le mauvais sens.
Sans savoir encore ce que je vais devenir et que je vais faire, j’aimerais bien pouvoir en 2014 être en mesure d’être encore là avec une équipe, avec un beau programme, par exemple avec Dome ou avec d’autres, si Dome change d’avis, mais je ne sais pas si je serai encore là en 2014.”
Les contacts avec Sébastien Loeb, c’étaient des rumeurs ou plus qu’une rumeur ?
« Pour le moment, ce ne sont toujours que des rumeurs. Je crois que Sébastien Loeb avait des projets qui ont changé, c’est-à-dire qu’au début son programme Le Mans était prioritaire, mais il est maintenant devenu un programme annexe puisqu’il l’a orienté maintenant sur les deux McLaren et sur trois ou quatre Porsche Cup. Il a été un moment effectivement question qu’il mette les voitures ici pour se rapprocher de l’ACO et du Mans, mais le programme a changé complètement et je ne sais même pas ce dont il a envie en ce moment. »
Est-ce que tu as d’autres pistes éventuelles ?
« L’autre piste éventuelle, ce serait une voiture dont on nous confierait la gestion pour les 24 Heures du Mans, mais rien n’est fait encore. »
Une LMP2, une LMP1 ?
« Je ne peux pas dire ce que c’est, mais ce serait une éventualité encore possible qui me permettrait peut-être au moins jusqu’au Mans de conserver l’équipe complète pour gérer cette voiture, sachant qu’après Le Mans, on pensera peut-être à 2014. J’espère que la situation économique évoluera favorablement, mais dans le contexte, c’est loin d’être évident. »
Que penses-tu de l’European Le Mans Series 2013,
« Je pense que, alors qu’on a connu le championnat Le Mans Series tel que nous l’avons disputé, et que nous l’avons aussi gagné, avec les meilleures P1, P2 et GT, il va devenir la D2 ou la D3 de l’endurance. Les courses de Trois Heures, ce n’est plus de l’endurance, ce seront des courses annexes dans les meetings World Series by Renault. Ce seront peut-être des meetings avec du public, mais la course aura lieu le samedi et les courses importantes auront lieu le dimanche. Il n’y a plus de LMP1…Quand on a connu ce qu’était l’endurance Le Mans Series à la belle époque, c’est un peu tristounet. Ceci dit, il faut la prendre pour ce que c’est, c’est la D2 ou la D3 et ça permet à des écuries nouvelles de s’aguerrir pour accéder plus tard au WEC, mais comme c’est présenté ; ce n’est quand même pas très enthousiasmant, surtout pour une écurie qui a des ambitions. »
En 2014, tu t’orienterais plus pour une voiture disponible sur le marché que sur la construction d’une nouvelle Pescarolo ?
« De toutes façons, il est hors de question que je me relance dans la construction d’une voiture. C’est totalement hors de mes moyens maintenant. A la grande époque, on y arrivait dans de bonnes conditions, mais à cette époque-là, il y avait un règlement équitable qui donnait des chances égales à tous ceux qui avaient des moteurs essence. C’est pour ça que j’ai fait trois podiums de suite. Dans cette dynamique là, j’avais les moyens de construire une nouvelle voiture. A partir du moment où le règlement nous a condamnés à faire de la figuration, on a perdu tous nos sponsors et ça a été le début de la débâcle de Pescarolo Sport puisque avec Jean Py tout a été vendu, la propriété intellectuelle de nos voitures, les moules…Dans la mesure où le règlement n’est jamais redevenu équitable, ça n’a pas intéressé les sponsors de revenir avec nous, et ça a été un cercle vicieux qui nous a conduit à cette situation. Maintenant, il y a des constructeurs qui sont accessibles, il y a une nouvelle voiture qui s’appelle Lotus et qui est construite en Allemagne et qui verra le jour pour 2014, Dome va en refaire une, peut-être que mon ami Nicolet est en train d’en faire une aussi. Donc, si jamais on continue et qu’on existe encore, ce sera pour faire courir une voiture construite par quelqu’un d’autre, on n’aura plus les moyens de le faire nous-mêmes. »
L’an prochain, Porsche va revenir dans le jeu, ça ne va pas encore compliquer les choses ?
« Ce qu’on peut espérer, c’est qu’avec la FIA, on fasse un règlement qui soit plus équitable que ce qu’on fait depuis 2007 ou 2008. Maintenant, reste à savoir comment cette allocation d’énergie va être gérée. Est-ce qu’on va vouloir sincèrement faire en sorte qu’une voiture non-hybride aille aussi vite qu’une hybride ? Ce serait possible avec l’allocation de carburant. Est-ce que ce sera toléré, l’avenir nous le dira, mais peut-être ce qui pourrait faire en sorte de sauver les écuries privées, c’est de revenir à la situation qui était la nôtre dans les années 2000 à 2007, à savoir qu’on ait tous la même puissance et après c’est la qualité de la voiture qui fait la différence. C’est logique et c’est la course automobile.
Quand on regarde les solutions pour les équipes privées, il n’y a plus qu’à aller en LMP2. Faire de la figuration comme l’a fait de manière formidable Rebellion cette année pour les résultats qu’on a vus, c’est-à-dire des retombées totalement nulles puisqu’on ne parle que des deux meilleurs constructeurs LMP1. Aller en LMP2, c’est un budget de minimum deux millions et demi d’euros en WEC. Trouver deux millions et demi pour faire du LMP2, ce n’est pratiquement plus envisageable, sauf pour toutes les écuries existantes qui sont toutes la propriété de gens fortunés et qui ne reposent pas sur le sponsoring. Cela devient un peu difficile de survivre dans ce milieu sans un milliardaire qui finance l’écurie.
Des sponsors, il y en a encore, mais l’image de l’automobile est tellement mauvaise que les sponsors présents dans le sport en général ne veulent pas venir dans l’automobile parce que c’est politiquement incorrect. Heureusement, on commence à se rendre compte du poids économique de l’automobile et des sous-traitants, il est temps qu’on s’en aperçoive et qu’on le dise. A partir du moment où on voudra bien admettre que l’automobile, les sous-traitants et les équipementiers, ça représente entre 10 et 11% du Produit Intérieur Brut, peut-être qu’on acceptera d’aider les écuries qui s’expriment dans le sport automobile, ce serait peut-être la meilleure des choses qui pourraient nous arriver.
Une des solutions serait peut-être aussi de demander, ce qu’avait envisagé en son temps l’ACO, de demander aux constructeurs de confier des voitures aux écuries compétentes et capables de les gérer. Il faut quand même se souvenir qu’en 1984, il y avait 14 ou 15 Porsche 956 au départ des 24 Heures et toutes capables de gagner.. Là on interdit aux constructeurs d’engager plus de trois voitures, ils contournent toujours en en mettant une quatrième sous un autre nom ; peut-être qu’une des solutions, ce serait plutôt que de faire construire des voitures par des écuries qui n’en ont pas les moyens, c’est que les grands constructeurs les confient à des écuries qui aient les moyens de les faire courir, comme cela a été mon cas avec la 908 ou avec Oreca avec la Peugeot également. Cela permettrait de regarnir la grille LMP1 avec des voitures qui pourraient dans certains cas venir en aide aux constructeurs quand ils ont des problèmes eux-mêmes. Le nombre, c’est un élément important pour les 24 Heures, on l’a vu récemment avec Audi et Peugeot.
Ceci est une autre histoire, on verra. Pour l’instant, Pescarolo Team est mort, mais Pescarolo est encore vivant !”
Nous remercions vivement Henri Pescarolo pour sa disponibilité et espérons le retrouver cette année sur les circuits.
Propos recueillis par Claude Foubert
