Nous revenons aujourd’hui sur l’édition 1965 des 24 Heures du Mans. Le Club des Pilotes des 24 Heures du Mans célèbre en effet les anniversaires un an plus tard, c’est pourquoi le Club a souhaité cette année mettre en vedette Jochen Rindt, vainqueur des 24 Heures 1965 avec Masten Gregory à bord d’une Ferrari 250 LM du célèbre North American Racing Team fondé par Luigi Chinetti, vainqueur des 24 Heures du Mans 1949.
Jochen Rindt a été sacré Champion du Monde de Formule 1 en 1970 et il l’a été à titre posthume car il a trouvé la mort lors des essais libres du Grand Prix d’Italie à Monza. Son avance au championnat était suffisante pour qu’il soit déclaré champion à la fin de la saison, à titre posthume donc, seul Champion du Monde dans ce cas.
Le pilote autrichien fait donc partie du cycle très fermé des pilotes ayant réalisé le doublé 24 Heures du Mans-Championnat du Monde de Formule 1. Outre Jochen Rindt, ce sont Mike Hawthorn, vainqueur des 24 Heures 1955 et Champion du Monde F1 en 1958, Phil Hill, vainqueur des 24 Heures 1958, 1961 et 1962 et Champion du Monde F1 en 1961, et Graham Hill, vainqueur des 24 Heures en 1972 et Champion du Monde en 1962 et 1968.
Jochen Rindt a également brillé en Formule 2, totalisant 29 victoires. Il avait dominé la saison 1967, remportant neuf succès. En tant que pilote gradé, il ne pouvait cependant marquer de points et c’est Jacky Ickx qui fut déclaré Champion F2 cette année-là.
Brabham et Jochen Rindt ont participé à quatre reprises aux 24 Heures du Mans : en 1964 et 1965 sur une Ferrari 250LM du NART (avec David Piper pour équipier en 1964), en 1966 sur une Ford GT40 F.R. English Ltd/Cumstock Racing, avec Innes Ireland, et en 1967 sur une Porsche 907 officielle, avec Gerhard Mitter pour coéquipier. Outre sa victoire de 1965, ses trois autres participations se sont soldées par des abandons.
On dit -et cela se vérifie de plus en plus- que les 24 Heures du Mans sont maintenant une course sprint sur 24 Heures- mais, alors que la participation de Nico Hülkenberg en 2015 avait été un petit événement et que cette année aucun pilote de Formule 1 en exercice ne sera au départ, en 1965 les « sprinters » étaient pléthore en 1965, puisque 23 des pilotes ayant participé à la saison 1965 de Formule 1 ont couru les 24 Heures du Mans cette même année. Outre Jochen Rindt, qui pilotait en F1 une Cooper Climax officielle et Masten Gregory qui pilotait une BRM P56 de la Scuderia Centro Sud, étaient également présents : Pedro Rodriguez, Nino Vaccarella, John Surtees, Ludovico Scarfiotti et Lorenzo Bandini (tous sur Ferrari au Mans et pilotes Ferrari également en F1), Bob Bondurant (Ferrari et BRM en F1 et Ford GT40 au Mans), Graham Hill et Jackie Stewart (Rover-BRM au Mans, BRM en F1), Paul Hawkins (Lotus et Brabham en F1, Austin Healey au Mans), John Rhodes (Cooper en F1, Austin Healey au Mans), Roberto Bussinello (BRM au Mans, Alfa Romeo Giulia au Mans), Gerhard Mitter (Lotus en F1, Porsche au Mans), Dan Gurney (Brabham en F1, Shelby Cobra au Mans), Giancarlo Baghetti (BRM en F1, Dino Ferrari au Mans), Bruce McLaren (équipier de Rindt chez Cooper en F1 et sur Ford GT40 au Mans), Joakim Bonnier (Brabham Rob Walker en F1, Ferrari au Mans), Joseph Siffert (Brabham et BRM Rob Walker en F1, Maserati au Mans), Innes Ireland (BRM en F1, Ford GT40 au Mans), Chris Amon (BRM en F1 et Ford GT40 au Mans), Ronnie Bucknum (Honda en F1, Ford GT40 au Mans) et Lucien Bianchi (BRM en F1, Ferrari au Mans).
Si on ajoute parmi les pilotes de cette édition du Mans 1965 des pilotes comme Mike Parkes, Jean Guichet, Peter Revson, Allan Piper, David Hobbs, Ken Miles, Rolf Stommelen, Guy Ligier, Maurice Trintignant et quelques autres, on obtient un plateau stellaire dont la qualité des pilotes n’a rien à envier, bien au contraire, à ceux des éditions les plus récentes ou à celle de l’édition 2016.
51 voitures étaient au départ de cette course de 1965 qui était placée sous le signe du duel Ford-Ferrari, le premier du genre au Mans. Six Ford GT40, dont deux nouvelles MkII 7 litres officielles pour Phil Hill/Chris Amon et Bruce McLaren/Ken Miles. Les quatre GT40 MkI étaient sous la bannière de Filippinetti, de Ford Advanced Vehicles, de Rob Walker et de Ford France (Guy Ligier/Maurice Trintignant). La Scuderia Ferrari disposait également d’une armada imposante avec les nouvelles Ferrari P2, trois dotées du nouveau V12 à double arbre cames en tête, deux 4 litres (330P) une 3,3 litres (275P), soutenues par deux P2 4,4 litres à simple arbre à cames pour Maranello Concessionnaires et le NART ; le tout avec des pilotes de la trempe de John Surtees, Ludovico Scarfiotti, Mike Parkes, Pedro Rodriguez, Nino Vacarella ou Joakim Bonnier. Les P2 étaient accompagnées de cinq 275 LM qui étaient censées jouer placé et non gagnant…
Ford avait écrasé la concurrence aux essais, Phil Hill et la Ford GT40 n°2 réalisant la pole position en 3’33”, laissant son second, John Surtees (Ferrari P2 n°19) à plus de cinq secondes (3’38”1). Avec leur Ferrari 275 LM n°21, Jochen Rindt et Masten Gregory réalisant le 11ème chrono en 3’45”7.
La course fut meurtrière – ce qu’on nomme Outre-Manche « a race of attrition », puisque sur les 51 voitures au départ, seules 14 ont reçu le drapeau à damiers.
La Ford de P.Hill/Amon avait été très rapidement victime de problèmes mécaniques et la Ford GT40 n°1 de Dennis Hulme/Ken Miles avait pris la relève, assurant un rythme très rapide et restant en tête pendant les deux premières heures de course, mais elle n’allait pas aller plus loin que la troisième heure, accablée elle aussi de pépins mécaniques. Les Ford 7 litres allaient être frappées par la défaillance des freins, de l’embrayage (Hill/Amon) et de la transmission (Hulme/Miles). Quant aux Ford 4,7 litres, la forte chaleur de ce mois de juin 1965 entraîna de nombreux problèmes de surchauffe sur les blocs Ford.
Ford qui pleure, Ferrari qui rit. Après l’abandon de la Ford n°1, la Ferrari P2 n°20 de Jean Guichet/Mike Parkes passait au commandement, suivie de cinq autres Ferrari, toutes les Ford étant reléguées loin derrière. Après quatre heures de course, la première représentante de la firme de Detroit était la Cobra Ford Daytona n°9 de Dan Gurney/Jerry Grant, alors que Surtees/Scarfiotti (Ferrari n°19) avaient succédé à Parkes/Guchet en première position, la Ferrari n°20 restant en embuscade et reprenant la tête au quart de la course. Guichet et Parkes allaient conserver cette position durant trois heures, avant que la boîte de vitesses ne se bloque sur le cinquième rapport. Avant que le problème soit réglé, la Ferrari n°20 avait perdu sept places, Scarfiotti/Surtees reprenant brièvement la première place avant que les Ferrari P2 ne laissent place aux Ferrari 275 LM, celles que l’on attendait pas mais qui, tout en ayant adopté un rythme de course très soutenu, faisaient preuve d’une plus grande fiabilité que les P2 qui avaient presque toutes eu de gros soucis avec les disques de frein en raison de la chaleur.
A mi-course, deux 275 LM -la Ferrari n°26 engagée par l’écurie Francorchamps pilotée par Pierre Dumay et Gustave Gosselin et la Ferrari n°21 du NART de Rindt/Gregory étaient en tête de la course et allaient conserver les deux premières places pratiquement jusqu’au drapeau à damiers, la P2 de Parkes/Guichet s’étant un temps intercalée entre elles, mais c’était le chant du cygne pour cette P2 qui allait renoncer plus tard, embrayage cassé. Alors que la Ferrari du français Dumay et du Belge Gosselin avait pointé en première place à l’occasion de sept pointages horaires, la Ferrari n°21 prenait la direction des opérations à trois heures de l’arrivée, à la suite d’un déchapage de la Ferrari belge qui lui fit perdre un temps considérable. Dès lors, la course était jouée, même si le différentiel de la Ferrari n°21 donnait des signes d’inquiétude. Rindt et Gregory, deux sprinters, l’emportaient devant deux pilotes plutôt typés endurants, et approchant avec 4677,11 km le record de la distance établi l’année précédente par Guichet/Vaccarella sur une Ferrari 275P (4695,310) .
Si la victoire de Jochen Rindt au Mans a contribué à sa légende, une autre légende court toujours, à propos de l’équipage de la Ferrari n°21 victorieuse celle-ci. Déjà, Jochen Rindt avait été appelé tardivement par Luigi Chinetti pour piloter la Ferrari 250 LM. Ed Hugus, inscrit comme pilote de réserve sur la Ferrari n°21, aurait dû piloter une autre Ferrari du NART mais celle-ci ne fut pas achevée en temps voulu et Luigi Chinetti inscrivit donc Hugus comme suppléant. La légende veut que, un brouillard intense s’étant abattu sur la nuit mancelle, Masten Gregory ne voulait pas piloter dans ces conditions en raison d’une vue relativement mauvaise ! Jochen Rindt, qui était parti se reposer était introuvable et donc Hugus aurait piloté pendant deux heures ? Aucun commissaire, aucun officiel n’a jamais corroboré cette version que Ed Hugus a défendu jusqu’à son décès, donc le nom de Hugus n’apparaît sur aucun document officiel, donc cette version appartient à légende du Mans. Si effectivement Ed Hugus avait pris le volant, Masten Gregory n’aurait pu le reprendre sous peine disqualification. Quant à la mauvaise vue de Masten Gregory, il faut signaler que le pilote américain, en 1965, en était à la dixième des seize participations aux 24 Heures et que si six de ces participations précédentes s’étaient soldées par des abandons, la Ferrari 250 GTO qu’il pilotait avec Innes Ireland avait abandonné après 15 heures de course, qu’en 1957, associé à David Hamilton sur une Jaguar D il avait terminé sixième, qu’en 1961, faisant équipe avec Al Holbert sur une Porsche 718 officielle il avait pris la cinquième place et qu’en 1963, sur une autre Ferrari 250 GTO avec David Piper, il avait aussi terminé sixième et qu’il avait donc dû obligatoirement effectuer des relais de nuit…Restons en donc à la légende.
Cette victoire de 1965 est historique puisque à ce jour c’est la toute dernière victoire de Ferrari au Mans. Espérons que nous n’aurons pas à attendre 50 ans de plus pour la prochaine. Un retour de la firme au cheval cabré en prototype serait franchement le bienvenu !
Nina Rindt, l’épouse de Jochen, avait été invitée cette semaine par le Club des Pilotes des 24 Heures du Mans et son Président Gérard Larrousse mais sera malheureusement dans l’impossibilité de venir au Mans.
Nina a eu cependant la gentillesse de nous adresser un petit mot : « Jochen était pour moi l’homme le plus charmant et le plus extraordinaire, il riait énormément, il faisait toujours attention à se mettre dans la peau des autres et était toujours prêt à rendre service. Il a disputé plus de courses que quiconque, à ce que je sache, il aimait essayer de faire toutes les courses qu’il pouvait, que ce soit en F1, F2, des courses en protos, des courses d’endurance, Indianapolis, des stock-cars, courses de côte, il était ouvert à tout cela. Jochen et Masten n’ont jamais pensé avant la course qu’ils avaient une chance de gagner, mais la course fut plutôt chaotique. »
Quant au possible relais de Ed Hugus, Nina Rindt n’était pas au Mans en 1965 mais elle nous dit « Jochen ne m’en a jamais parlé. »
Nous remercions Nina Rindt pour sa gentillesse et pour quelques photos qu’elle nous a adressées.